Mayang 2026 : récit d’une expédition nationale au coeur de la forêt de Papouasie:

Avant la jungle, les caisses de matériel et les cartes !

Il y a des expéditions qui commencent au pied d’une montagne, sac sur le dos, machette à la main. Et puis il y a celles qui commencent bien avant : dans des caisses de matériel, des listes interminables, des demandes d’autorisation, des réunions, des plans de transport, des billets d’avion modifiés, des cartes griffonnées et des hypothèses tracées au crayon. Mayang 2026 appartient clairement à cette seconde catégorie.

Au départ, il y a un objectif immense : retourner en Papouasie-Nouvelle-Guinée, dans la région de Galowe et des hauts plateaux de Mayang, pour poursuivre l’exploration d’un territoire karstique encore très largement inconnu. Là-bas, l’eau disparaît dès qu’elle touche le sol, réapparaît plus loin, creuse des canyons, alimente des résurgences dont la majestueuse source de Mayang. Pour l’association d’exploration spéléologique Centre Terre, l’enjeu est clair : comprendre où passe cette eau qui alimente cette impénétrable émergence de Mayang dont le débit fluctue de quelques 10m3 à l’étiage à plus de 200m3 en crue, trouver les accès, relier les morceaux du puzzle, et documenter un monde presque vierge.

Mais une expédition comme celle-là ne se résume pas à “aller voir”. Il faut tout emporter ou presque : cordes, amarrages, goujons, spits, matériel de plongée, compresseur, équipement de secours, pharmacie, électricité, outils de camp, systèmes pour collecter et purifier l’eau, instruments scientifiques, nourriture, moyens de communication. Une partie de ce matériel est acheminée par fret maritime, enfermée dans des caisses qui deviennent, à distance, aussi importantes que les membres de l’équipe. Tant qu’elles ne sont pas arrivées, l’expédition reste démunie pour conduire de véritables explorations.

Autour du noyau spéléologique se greffe aussi une équipe scientifique. Des chercheurs rejoignent le projet pour étudier la biodiversité, les insectes, les milieux aquatiques, la faune souterraine, les climats anciens conservés dans les stalagmites et les stalactites. Les cavités ne sont pas seulement des passages à ouvrir : ce sont des archives naturelles, des refuges biologiques, des laboratoires cachés. Sur le territoire de Mayang, on ne vient pas seulement chercher des kilomètres de galerie. On vient aussi chercher des réponses, découvrir un milieu naturel ou aucun être humain n’a mis le pied depuis plusieurs décennies au moins.

Et puis il y a la caméra. Une équipe de tournage accompagne l’aventure pour un film destiné à Arte. Cela change tout. Il faut progresser, explorer, prélever, équiper, déséquiper, mais aussi raconter, filmer, capter les visages, les gestes, les attentes, les inquiétudes, les moments où l’on comprend que quelque chose vient de se passer. Le film doit montrer ce que d’habitude personne ne voit : la lente fabrication d’une découverte au cœur d’une expédition ou chaque participant est un acteur, une composante d’un collectif.

Entrer sur le territoire !

L’arrivée en Papouasie-Nouvelle-Guinée ne se fait pas comme dans les récits trop lisses. Les membres arrivent en ordre dispersé, avec des retards, des vols annulés, des correspondances incertaines et des bagages qui ne suivent pas toujours le rythme. Les premiers jours se passent entre achats, vérifications, démarches et réunions. Il faut rencontrer les autorités, présenter le projet, consolider les accords, expliquer encore et encore pourquoi cette expédition a lieu, ce qu’elle vient faire, avec qui elle collabore, qu’elle est la philosophie de son projet et que va-t-elle concrètement pouvoir apporter aux villageois locaux qui se revendiquent à juste titre comme propriétaires légitimes du territoire de Mayang.

À Port Moresby puis dans la province d’East New Britain, les rendez-vous officiels s’enchaînent. On rencontre l’ambassadeur, des représentants locaux, des responsables institutionnels. Ces moments peuvent sembler loin des gouffres et des rivières souterraines, mais ils sont essentiels. Sans eux, pas d’autorisation claire, pas de confiance, pas de cadre. Et sans cadre, pas d’expédition durable, et pas de tournage d’un film documentaire de diffusion internationale à la clé.

Puis vient le contact avec Galowe. Là, l’aventure quitte les bureaux et entre dans le territoire. Il faut expliquer le projet aux habitants, discuter, écouter, ajuster. Il y a des cérémonies d’accueil, des poignées de main, des moments de tension aussi, des négociations, des incompréhensions à lever. Peu à peu, une alliance se construit mais le temps presse et tout cela doit être mené au pas de course sans toutefois risquer l’échec, c’est la besogne de Bernard, chef d’expédition, de ce projet complexe et de l’équipe de pré-expédition qui l’entoure. Dans cette négociation, il est clairement établi que des habitants de Galowe participent à l’ouverture des chemins, au transport, à l’installation des camps. L’expédition ne se pose pas dans un décor vide : elle entre dans un pays habité, et elle doit y trouver sa place et inclure les populations.

L’expédition commence vraiment avec l’arrivée sur zone de hélicoptère. Dans un premier temps,  des reconnaissances sont réalisées au-dessus d’une jungle impénétrable. Il faut trouver des zones où poser un hélicoptère afin d’apporter matériels et équipiers. Cette phase achevée, les rotations s’enchaînent, on monte alors les participants, leur matériel individuel, les vivres… ça décharge, on trie, on répartit. Camp 1, Camp 2, puis Camp 3 : les noms deviennent vite des points fixes dans un monde compliqué. Chaque camp doit être construit à partir de rien. Il faut monter les abris, organiser les couchages, protéger la nourriture, installer les espaces communs, capter l’eau de pluie, la stocker, installer l’électricité, les moustiquaires, les communications. La vie d’expédition commence par des gestes très simples : tendre une bâche, accrocher un sac, trouver où dormir au sec.

Les camps et les premières pistes

Très vite, les premières équipes partent sur le terrain. On descend des canyons, on suit des rivières, on cherche des pertes, des résurgences, des gouffres, des indices. Autour de Mayang, de Galowe, de Ralapusa, de Lalu ou de Gauunu, chaque relief peut devenir une piste. La progression est rude : végétation dense, blocs glissants, ressauts, rivières, longues marches, visibilité parfois mauvaise. Il faut avancer, regarder, noter, revenir, repartir. La météo joue également sa partition, et il faut là aussi composer avec…

Les premiers jours rappellent une règle simple de l’exploration : le terrain ne donne rien sur commande. Une équipe croit tenir une suite, puis le passage se ferme. Une autre descend vers une résurgence prometteuse, mais les conditions sont mauvaises. Ailleurs, un canyon impressionne, une rivière attire, une entrée semble évidente, puis l’espoir retombe. On rentre fatigué, parfois déçu, toujours trempé. Mais, le lendemain, on recommence. Motivés !

Le Camp 1 connaît son lot de contrariétés. Les accès sont compliqués, les prospections fortuites ne donnent regard sur aucune cavité, et aucune des résurgences ciblées ne s’avèrent pénétrables. C’est la frustration et la déception… Une situation très familière aux explorateurs : tout indique qu’il devrait y avoir quelque chose, mais le terrain n’ouvre accès à rien.

Au Camp 2, en revanche, peu de temps après l’installation et de premières prospections, l’espoir d’une découverte importante naît au bout d’un chemin ouvert par nos guides papous. Une première vraie piste apparaît. On parle d’un objectif majeur, d’un secteur prometteur sur le plateau, d’un canyon, d’un lit de rivière, de puits à équiper. Rien n’est gagné, mais l’ambiance change. Ce n’est plus seulement de la prospection. Il y a une direction.

Et pendant que les équipes cherchent, le fret maritime se fait attendre. Les trois caisses remises au transporteur au 1er octobre 2025, ont bien quitté l’Europe, mais leur route jusqu’au terrain est une épopée à part entière. Après des retards et des transbordements non prévus, elles doivent ensuite passer par Lae au nord du pays, être dédouanée, puis être récupérées, et de nouveau transbordées vers Rabaul à l’est, puis vers Palmalmal au sud. Leur absence pèse sur tout : sans cordes, sans amarrages et sans matériel d’exploration, impossible d’aller bien loin dans les premières cavités repérées. L’expédition avance, mais avec une main dans le dos.

Quand le fret finit par arriver, au matin du 8 février, c’est un vrai basculement. Les caisses ne sont pas seulement du matériel : elles sont la promesse que la suite devient possible. A partir de là, il devient permis pour les participants de s’engager sous terre, également de prospecter certains canyons encaissés devant lesquels les équipes avaient jusqu’alors dû rebrousser chemin. Le moral remonte. La machine, jusque-là freinée, reprend de la vitesse.

Les jours suivants sont ceux de la réorganisation. On ouvre de nouveaux itinéraires, on déplace des équipes, on prépare une seconde phase plus offensive. Le 14 février voit le renouvellement d’une partie du personnel : certains arrivent et d’autres repartent.  C’est une journée charnière : beaucoup de mouvements, des rotations, du matériel repositionné, des décisions à prendre. Le Camp 1 est délaissé et le Camp 3 entre en scène.

Installer le Camp 3 demande un gros effort. Il faut trouver un nouvel emplacement, dégager, construire, rendre le lieu habitable, y amener tout le nécessaire. Ce camp ouvre l’accès à de nouveaux secteurs. À partir de là, l’expédition prend une autre profondeur. Côté Camp 2, un camp avancé dénommé camp Big Bag est également installé et devient aussi un point central : un lieu situé tout à proximité de la cavité de Ralapussa vers laquelle l’équipe Camp 2 concentre tous ses efforts.

La jonction et la science en marche

Dans Ralapusa les équipes progressent, équipent, explorent, cherchent à comprendre le réseau. Il y a des galeries, des puits, des rivières, des passages mouillants, des points d’arrêt et des suites qui finissent par apparaître…. Le rythme des explorations se séquence : équiper un puits, descendre, chercher l’air, suivre l’eau, topographier, revenir avec plus de matériel.

Entre-temps, en surface, au fil des prospections effectuées et des cheminements ouverts, une connexion de 5,7 kilomètres est finalement établie par voie pédestre entre les camps 2 & 3.

Pendant ce temps, la science suit son propre rythme. Les chercheurs observent, prélèvent, photographient, notent. On s’intéresse à la faune, aux insectes, aux milieux aquatiques, aux traces biologiques. On travaille aussi sur les stalagmites et les stalactites, ces archives lentes qui enregistrent des fragments de climat ancien. Une stalagmite peut raconter une pluie d’il y a des siècles. Une galerie peut abriter une espèce discrète. Une résurgence peut donner un indice sur tout un bassin. L’exploration physique ouvre les portes ; la science essaie alors de comprendre ce qu’il y a derrière.

Le film, lui aussi, avance. L’équipe de tournage suit les spéléologues, enregistre les départs, les retours, les temps passés sous terre, les moments de doute et les scènes de camp. Filmer dans ces conditions n’a rien d’un confort : humidité, fatigue, matériel fragile, accès difficiles, lumière rare. Mais c’est précisément cela qui donne de la force aux images. On ne filme pas seulement un paysage. On filme l’effort nécessaire pour l’atteindre.

À mesure que février avance, la fatigue s’installe. Les journées s’empilent. Il faut faire la lessive, sécher ce qui peut l’être, recharger les batteries, réparer, ranger, redistribuer les missions, repartir. Certains objectifs déçoivent, au point de se refermer. Des siphons arrêtent la progression. Quand des passages semblent trop dangereux, il convient de renoncer. Ce sont des décisions lourdes mais il faut savoir les prendre. Sur le Camp 3, l’espoir et l’usure cohabitent. On continue parce qu’il reste des choses à explorer, mais chaque tentative coûte plus cher que la précédente.

Le gouffre de Gauunu devient alors l’un des derniers grands espoirs. On y descend, on équipe, on cherche la suite. Il y a de beaux volumes, des puits, de l’eau… et des décisions délicates à prendre. L’exploration n’est pas une fuite en avant. Quand le risque devient trop élevé, quand la suite demanderait plus que ce que l’équipe peut raisonnablement engager, il faut savoir s’arrêter.

Début mars, les dernières missions ont une intensité particulière. Tout le monde sait que la fin approche. Au Camp 3, on tente encore un objectif au nord, on vérifie une hypothèse, on retourne dans un canyon, on récupère du matériel, on filme les dernières progressions. Parfois, une surprise rallume l’attention. Parfois, le terrain ferme la porte. Les décisions deviennent plus nettes : continuer un peu, mais pas trop, récupérer ce qui doit l’être,  préparer la fin de la mission.

Plier les camps et repartir avec des questions

Puis l’expédition change de sens. Il ne s’agit plus d’engager, mais d’organiser le repli. Déséquiper les cordes, récupérer les amarrages quand c’est possible ou nécessaire, ramener les sacs, préparer les zones de dépose, organiser les charges, ne rien oublier dans la forêt. Le 8 mars, le retrait final commence précisément par l’arrivée de l’hélicoptère de Kimbé à 7 h 15. Cette précision dit beaucoup : après des semaines de mouvement, il faut maintenant que tout se déroule dans le bon ordre et dans le temps imparti.

Les camps se vident. Le Camp 3 disparaît peu à peu sous les bâches pliées et les sacs alignés, il en est de même pour le Camp 2. Peu à peu, le matériel redescend. L’hélicoptère fait son ballet de clôture. À Galowe plage, on charge, on trie, on rassemble. Les jours suivants sont consacrés au rangement, au stockage des caisses, aux inventaires de matériel, de vivres restant, de pharmacie, ainsi qu’aux dernières discussions avec les habitants et les responsables locaux. Une expédition se juge aussi à sa manière de conduire son repli.

Le retour vers Rabaul puis Port Moresby ramène l’équipe vers un monde plus ordinaire : vols, bâtiments, conférences, corps fatigués qui retrouvent un peu de confort sous des températures toutefois accablantes. Le 15 mars, une conférence de presse et une conférence publique co-organisée avec les services de l’Ambassade de France et son ambassadeur Monsieur Pierre Fournier, permettent de présenter les premiers résultats. Les journalistes, les partenaires, les scolaires  et les institutionnels présents entendent ce qui s’est joué là-haut, dans la forêt et sous terre deux mois durant.

À la fin, tout n’est pas résolu. Et c’est peut-être le signe que l’expédition a réussi. Mayang n’a pas livré tous ses secrets, et les pistes laissées ouvertes sont dorénavant plus nombreuses que jamais. Le travail qu’il reste à accomplir dans le complexe Valngau-Ralapussa pour atteindre son fond semble colossal, et la résurgence de Mayang n’a livré aucun de ses secrets. Des données scientifiques doivent également être analysées. Une suite est déjà évoquée, peut-être en 2028. On repart donc avec plus de 5 kilomètres de réseaux explorés, une jonction majeure effectuée entre l’entrée supérieure de Valngau et Ralapussa, des observations scientifiques, des images pour un film, des liens humains renforcés, mais aussi avec cette frustration fertile qui donne envie de revenir.

Ce que raconte Mayang 2026, au fond, c’est la vraie nature d’une grande expédition. Ce n’est pas une ligne droite vers la découverte. C’est une suite de problèmes à résoudre : des caisses de matériels en retard, des autorisations toujours très sensibles à confirmer, un cheminement de surface permettant de rallier le village de Galowe à Mayang qui n’a pu aboutir, deux phénomènes de crues majeures qui ont portés leur lot de fil à retordre pour les explorateurs, des camps à tenir, une relation locale à nourrir, une galerie qui se ferme, une autre qui s’ouvre. La découverte n’arrive pas malgré tout cela. Elle arrive grâce à tout cela.

Derrière les noms de gouffres, de camps et de rivières, on voit une équipe qui avance dans l’incertitude, portée par une idée simple : quelque part sous Mayang, l’eau a creusé une histoire que personne n’a encore entièrement lue. En 2026, Centre Terre en a tourné quelques pages. Les suivantes attendent encore dans le noir.

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